Expériences de marque · 6 min de lecture

Si la pluie d'Amsterdam était une marque

Depuis notre studio d'Amsterdam, un exercice de marque territoriale : la pluie de la ville comme marque, avec identité, son, service et tensions.

Par Not by AccidentPublié le Aussi en English · Nederlands

Nº 01 · Expériences de marque

La contrariété dont vous vous excusez sans cesse est souvent ce que vous possédez de plus singulier. Amsterdam ne cache pas sa pluie. Elle la chronomètre.
L’idée · 6 min de lecture

Petit manuel de marque pour une chose que personne n'a demandée et à laquelle personne n'échappe dans cette ville. Écrit depuis notre studio d'Amsterdam, où la pluie n'est pas un thème mais un trajet.


1. L'intuition

À Paris, on s'abrite. À Amsterdam, on chronomètre.

Cyclists riding through the puddles, Amsterdam, 27 June 1967.
Des cyclistes traversent les flaques, Amsterdam, 27 juin 1967. Photo : Anefo, Nationaal Archief (CC0).

La pluie, ici, est rarement une journée. C'est un passage. Les Néerlandais ont un mot pour ces averses qui arrivent, font leur affaire et repartent : bui. Ils s'en accommodent avec un calme presque administratif. On consulte un radar de pluie comme Buienradar, on constate que ça s'arrête dans douze minutes, et on choisit : attendre onze minutes sous un porche, ou pédaler à travers.

Tout est là. Ailleurs, la pluie est une chose à fuir. Ici, c'est une chose à minuter.

2. Les tensions

Toute marque utile repose sur une contradiction qu'elle refuse de résoudre. Celle-ci en porte trois.

La gêne et l'attachement. La pluie est une contrariété, et c'est aussi une part de ce qu'on aime ici. La ville est plus belle mouillée, les cafés sont meilleurs quand il pleut, et se plaindre du temps est une langue commune.

Le mouvement et l'abri. Le vélo continue. Et pourtant les meilleurs moments sont ceux passés sous un auvent, à attendre la dernière minute d'une averse à côté d'un inconnu.

La beauté et l'usage. Les pavés mouillés qui reflètent le soir sont réellement beaux. Ils sont aussi glissants, et celui qui les admire va être en retard.

La marque ne choisit pas. Elle habite l'entre-deux.

3. Nom et signature

Bui. Une syllabe, un vrai mot néerlandais, impossible à survendre. Les non-néerlandophones le prononceront un peu de travers ; ici, c'est le cas de presque tout.

La signature : Ça passe. Vous continuez.

Elle promet les deux choses que la ville croit vraiment de la pluie. Elle ne dure pas, et elle n'est pas une raison de changer ses plans.

4. Positionnement

Pour ceux qui vivent dans une ville qui ne s'arrête pas pour la météo, Bui est la marque de la traversée réussie. Pas l'imperméabilité comme protection (c'est une marque d'outdoor), pas le cocon comme consolation (c'est une bougie). La compétence. La fierté discrète d'arriver trempé et à l'heure.

La cible n'est pas le touriste, pour qui la pluie est un après-midi gâché. Bui s'adresse à ceux qui font le même trajet en toute saison et ont un avis sur les pantalons de pluie.

5. Personnalité

Pragmatique, pince-sans-rire, d'un sérieux qui se fissure parfois. Bui, c'est le collègue qui arrive trempé et lance « beau temps, hein » sans ironie ni plainte. Elle ne dramatise jamais la météo. Elle n'emploie jamais le mot « cosy ». Quand elle est drôle, c'est à la manière des gens d'ici : en constatant les choses platement et en vous laissant remarquer leur absurdité.

Quelques phrases dans sa voix :

  • Douze minutes. Après, c'est le problème de quelqu'un d'autre.
  • Oui, il pleut. Non, on n'annule pas.
  • La lumière après l'averse est gratuite. Ne la regardez pas à travers votre téléphone.

6. Langage visuel

Le système du reflet. L'idée centrale, c'est la flaque. Le logotype se lit à l'endroit comme en miroir, et toute l'identité fonctionne par paires : chaque élément a son reflet, un peu brisé, un peu plus sombre. Sur les affiches, c'est le reflet qui porte l'information, et l'image « réelle » est coupée en haut. On lit la ville comme la voient les cyclistes sous la pluie : par en dessous.

Umbrellas in the rain, Amsterdam, 6 July 1978.
Des parapluies sous la pluie, Amsterdam, 6 juillet 1978. Photo : Bert Verhoeff / Anefo, Nationaal Archief (CC0).

Couleur. Pas de gris. La pluie, ici, intensifie les couleurs. La brique mouillée, une rouille sombre qui n'apparaît que lorsque la rue est trempée. L'eau des canaux, vert-brun, jamais bleue. Et la couleur signal : le rouge incandescent d'un feu arrière de vélo dans la bruine, pour tout ce qui demande votre attention.

Typographie. Une linéale robuste aux contreformes ouvertes, qui reste lisible floutée, testée exprès à travers une vitre mouillée. Les titres légèrement condensés, comme penchés contre le vent.

Image. Pas de carte postale de maisons à pignons. Des photographies prises à hauteur de vélo, au crépuscule ou dans la première minute après l'averse : reflets, vapeur d'une porte de café, une capuche vue de dos.

7. Le son

Le logo sonore, c'est le bruit des pneus qui passent de l'asphalte sec aux pavés mouillés : un bref chuintement que chaque cycliste de la ville connaît dans les genoux. Autour, une palette faite de ce qui arrive ici quand il pleut : la pluie sur l'auvent d'un café, une sonnette étouffée par une capuche, un tram qui freine sur des rails mouillés, et le silence particulier d'une rue étroite juste après l'averse.

8. Un produit qu'on paierait

Une marque comme celle-ci a besoin d'une raison d'exister au-delà des affiches. Celle de Bui serait un service construit sur un geste que tout le monde a déjà : consulter le radar.

Cyclists in rain gear, Amsterdam, 4 November 1969.
Des cyclistes en tenue de pluie, Amsterdam, 4 novembre 1969. Photo : Rob Mieremet / Anefo, Nationaal Archief (CC0).

Bui Pass. Un abonnement lié aux prévisions d'averses. Quand une averse est attendue dans le quart d'heure là où vous êtes, l'application vous indique le café partenaire le plus proche et vous réserve une place près de la fenêtre pour la durée de l'averse, avec un café à prix fixe. L'averse passe, vous repartez. Le modèle est simple : les cafés paient pour remplir des minutes creuses, les membres paient un petit abonnement, et la pluie fait le marketing.

Bui Stations. Des casiers dans les gares et aux embarcadères des bacs, avec des vêtements de pluie propres, secs et partagés (ponchos, pantalons, housses de selle), à rendre dans n'importe quelle autre station. Pour le navetteur parti sous un ciel parfaitement dégagé, ce qui arrive ici tôt ou tard à tout le monde.

9. Expérience client

Chaque point de contact obéit à deux règles. Il doit durer moins longtemps que l'averse. Et il ne doit jamais faire comme si la pluie n'existait pas. Les notifications sont brèves et factuelles : Pluie dans 9 minutes. Place côté fenêtre au café du coin, 11 minutes. Les tickets de caisse mentionnent le temps qu'il fait. Le personnel dit « ça passe », et il le pense.

10. Ce que l'exercice enseigne

Les lieux sont difficiles à mettre en marque, parce que la version honnête d'un lieu contient toujours ce que le tourisme préfère cacher. La pluie d'Amsterdam en est un bel exemple : incommode, constante, et pourtant aimée. Un office de tourisme la couperait au montage. Une marque digne de ce nom la met au centre, parce que c'est là que se loge l'attachement.

Il en va de même pour les entreprises. La vérité embarrassante de ce que vous vendez, celle que vos concurrents cacheraient, est souvent votre actif le plus singulier, à condition de trouver la voix pour en être fier.

Ce qui vaut pour une marque territoriale vaut pour la vôtre. Essayez. Notez la plainte que vous entendez le plus souvent, celle pour laquelle votre équipe a appris à s'excuser. Une veste qui met une semaine à s'assouplir. Une liste d'attente. Une boutique qui ferme à dix-sept heures. Réécrivez-la en promesse, comme Bui écrit la pluie : Ça passe. Vous continuez. Si la phrase vous fait sourire et que vos clients acquiescent, vous tenez une signature. Si elle vous fait grimacer, vous tenez un problème de produit, et c'est bon à savoir aussi. L'essentiel du travail d'identité consiste à décider quelle contrariété est en réalité votre caractère.

Les Pays-Bas reçoivent environ 850 millimètres de pluie par an. La plupart, comme on vous le dira ici, passent.